CFRIES

Centre Franco-Russe d’Intelligence Economique et Stratégique

30 novembre 2005

L'énigme Abramovitch - Lord of Chelsea [1]

Jusqu'où ira Roman Abramovitch ? La deuxième fortune de Grande-Bretagne a décroché le gros lot, fin septembre, au plus haut du boom de l'or noir. Il a vendu au conglomérat parapublic Gazprom, pour 5,66 milliards de livres (8,41 millions d'euros), sa participation de 72 % dans Sibneft, cinquième compagnie pétrolière russe. Cette opération lui a permis de larguer sa dernière grande amarre industrielle avec la Russie pour s'installer définitivement à Londres, avec armes et bagages.

Depuis, dans la City, tout le monde s'inquiète de ce que cet orphelin né à Saratov, sur les bords de la Volga, à 800 kilomètres de Moscou, va faire avec ce pactole. La Bourse de Londres, les marchés du pétrole, des métaux non précieux et de l'or sont en alerte. Les banques d'affaires et les "hedge funds", ces fonds spéculatifs dans lesquels un bon tiers de ses avoirs sont investis, sont mobilisés. Il faut remonter à l'afflux des pétrodollars arabes dans les années 1970 pour observer pareille agitation chez les gestionnaires de patrimoine. Les intentions prêtées à cette bombe à retardement financière alimentent les spéculations les plus folles.

"Roman poursuivra son engagement en faveur des causes caritatives en Russie", répond invariablement son porte-parole, John Mann. Un entretien avec son patron ? Impossible, salutations et renvoi courtois au service de presse du Chelsea Football Club, racheté par le magnat pendant l'été 2003. Les 400 millions de livres qu'il a injectés — une bagatelle pour "la danseuse" d'un tycoon de cet acabit — ont fait d'une formation qui s'essoufflait en milieu de classement un champion d'Angleterre lors de la dernière saison.

Fin de non-recevoir ? Braquons nos jumelles sur la Millenium Suite, sa loge au deuxième étage de la tribune ouest du stade de Stamford Bridge, à Chelsea. On distingue un homme jeune, mal rasé, grand comme Tom Pouce, mais svelte, habillé d'un jean et d'une chemise bleue unie, le visage slave. N'affichant aucun signe particulier de richesse, le propriétaire du Chelsea FC, 39 ans, trône, tel un chef coutumier, sur un siège chauffant qu'il a fait spécialement aménager.

Au milieu de son clan, l'oligarque a l'air heureux, avec un léger sourire presque enfantin. Il est accompagné de sa femme, Irina, blonde, mince, en tailleur Chanel. A sa droite, un ami d'enfance, compère et associé en affaires, Eugene Shvidler, dit "Zhenya", naturalisé américain, génie de la finance et des mathématiques. Plus loin, un autre homme de confiance, Eugene Tenenbaum, canadien, lui aussi d'origine russe, qui dirige Millhouse Capital, le coffre-fort du patron. Il y a aussi l'Israélien Pini Zahevi, agent, responsable des transferts de joueurs. Cet entourage l'appelle tout simplement Roman Arkadievitch (le fils d'Arkadi, son patronyme).

Même avec l'aide de binoculaires, c'est toujours fascinant de voir une légende de près. Mais comme les fantômes ou les vampires, les étoiles ne se laissent pas saisir. Roman Abramovitch affirme ne pas parler anglais, ce qui est pour le moins étrange pour un homme du pétrole et ingénieur en hydrocarbures de formation. En fait, son refus de parler anglais lui évite de devoir s'adresser à des inconnus. Roman est un homme sans voix qui a fait sien l'adage de cet autre pétrolier, John Rockefeller, fondateur de la Standard Oil : "Tu ne dois apparaître que trois fois dans les journaux : à ta naissance, à ton mariage et à ta mort." Il n'a d'ailleurs accordé que trois interviews depuis son arrivée dans le football : le jeune Russe au regard fuyant évite comme la peste les bains de foule et les serrements de mains. Sans doute a-t-il appris en Russie que, pour durer, les stars doivent demeurer dans l'ombre. Serait-il misanthrope ? Dominic Midgley, qui, avec Chris Hutchins, a publié Abramovitch, The Billionaire from Nowhere — "Abramovitch, le milliardaire de nulle part" —, le pense. Cette biographie non autorisée couvre surtout ses années russes et n'offre rien de nouveau sur sa vie à Londres. Ce n'est pas étonnant puisque personne n'est venu briser le mur de silence imposé par Bruce Buck, président du Chelsea FC, et surtout principal associé de la firme d'avocats Skadden Arps Meagher and Flow, son "porte-flingue" légal.

A écouter Dominic Midgley, c'est la conséquence de l'épée de Damoclès juridique suspendue au-dessus de la tête des journalistes trop curieux : "Notre éditeur a soumis le manuscrit à son avocat, un procès en diffamation pouvait le ruiner. L'avocat est revenu avec des questions qui faisaient plus d'une centaine de pages, presque autant que notre livre." Les seuls qui acceptent de parler de lui ont tendance à le coiffer d'une auréole plutôt que d'un chapeau style JR de "Dallas". Comme Roddie Fleming, fondateur du fonds d'investissement Fleming Family & Partners, descendant d'une célèbre dynastie financière écossaise — l'un de ses associés dans l'exploitation d'une mine d'or en Sibérie : "Au fond, Roman est un brave type, timide, du genre contemplatif, malin comme un singe."

Ces menaces ne sont pas la seule raison pour laquelle la presse anglaise se contente de couvrir Chelsea FC sous le seul angle sportif ou reste dans l'anecdote. Les tabloïds, par exemple, évoquent son habitude, avant le coup d'envoi, de déjeuner d'un plat de sushis commandé au restaurant branché japonais Nobu, arrosé d'un verre de Château Latour. La presse dite sérieuse ne s'est jamais penchée sur les circonstances pour le moins mystérieuses du rachat du club. Il est vrai que l'argent du "CFC", devenu société privée, est à l'abri des regards. Quant aux autorités britanniques, elles ont fermé les yeux devant cet argent russe qui sentait le soufre.

Un silence d'autant plus étrange que l'intéressé avait été mêlé en 1999 au scandale du blanchiment d'argent russe par la Bank of New York. Il s'est entouré d'une armée de redoutables lobbyistes qui n'ont pas leur pareil pour rappeler en haut lieu que la circonscription du complexe sportif est très disputée lors des élections. Sans parler de l'impact non négligeable du club sur l'économie locale. A l'image de la City, l'Angleterre est restée une vieille dame permissive face aux flux de capitaux étrangers à la recherche d'un placement rémunérateur. A poches bien pleines, rien d'impossible ? En fait, ce club de foot très médiatisé apparaît comme un leurre, une sorte de décor carton-pâte qui cache ses richesses. D'ailleurs, "Mister Chelski" n'y a pas de bureaux. En réalité, le coeur névralgique de son empire est installé à l'endroit où le milliardaire se trouve. Il peut être dans le centre de Londres, dans sa maison géorgienne de cinq étages de Chester Square, aux murs lambrissés de bois tropicaux rares et aux plafonds couverts de feuilles d'or. Irina, ex-hôtesse de l'air, s'est chargée de la décoration après avoir suivi une formation rapide et par correspondance d'histoire de l'art, à l'université de Moscou.

Marc Roche

Article paru dans le Monde du 30.11.05

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